Échanges autour de différentes formes d'arts.
Emma Dante nous offre dans sa création " Extra Moenia" un théâtre qui illustre notre époque dans l'esprit du cinéma néoréaliste des années 50. Elle va nous entrainer loin, " Hors des murs de la ville".
Les comédiens et comédiennes se tirent d'un profond sommeil pour réveiller, voire secouer nos consciences. Leurs corps se réveillent, s'habillent, s'expriment, jouent, souffrent, se brutalisent, se rassemblent, s'aident jusqu'à se sauver.
Un chant Congolais annonce la force du choeur artistique à venir.
Ces artistes représentent la diversité citoyenne dans une réalité sans fiction. Des joueurs de foot jusqu'à une voisine à la forte personnalité, de la jolie fille jusqu'à l'employé des voies de chemins de fer, en passant par la caricature familiale traditionnelle, du pouvoir d'un militaire, à une jeune étudiante iranienne. Nous suivons entre rires et émotions cette fresque sociétale. S'y distinguent un jeune migrant et un couple de mariés du 21 ème siècle qui oeuvrent en leitmotiv.
La joie et la folie de la Comedia del Arte éclatent, et laissent progressivement apparaître les dessous de l'Iceberg. Le foot est un sport de combat, la voisine est une harpie, la beauté de la jeune Ukrainienne se masque derrière ses souvenirs de deuils, Le traffic ferroviaire devient la métaphore des dysfonctionnements et brouille les donnes, les parents et leur fils jouent de leurs affects, le vieux militaire est le métronome autoritariste.
L'histoire dévoile l'histoire de nos guerres. De celle du Congo où a souffert le jeune migrant, des jeunes mariés qui cherchent à éviter la leur, tiraillés entre désir et possession, respect et violence.
La puissance du collectif est orchestrée par la danse. Comment ne pas penser au groupe de danseurs de May B créé par Maguy Marin, à l'exposition du centre Pompidou "Danser sa vie", à Pina Bausch et tant d'autres chorégraphies marquantes.
Si on ne danse pas, on meurt, " Alors on danse!" pour garder le sentiment de rester en vie.
Cette danse collective ouvre les yeux, les oreilles, le coeur.
De cette énergie, " Même pas peur" face à la violence conjugale. Les yeux se voilent face à l'horreur des guerres, les corps tremblent de froid, mais pas d'effroi. Ils avancent quoi qu'il arrive.
L'énergie porte, comme celle de cette jeune femme qui se déshabille dans l'espace public en Iran. Elle sera enfermée car considérée comme folle. Sa folie la sauvera.
La jeune Ukrainienne perd sa fillette, et nous entendons le cri de son combat.
Le jeune migrant traverse les terres et la mer, sans faillir. Il résiste, puise dans ses ressources, aide les autres.
Ils et elles se sauvent. Sauvons nous. Sauvons les. Ce sont des miraculés.
Ils et elles rappellent les valeurs, le courage, la solidarité, l'humanité, le respect.
Femme du quartier, militaire, joueurs de foot, et les autres, toutes et tous réuni(e)s en force vive, nous livrent leur énergie vitale.
Les souvenirs de l'enfance remontent en salves à travers des déguisements. Jeunes, nous nous rêvons des rôles, mais ces personnages sur le plateau sont bien réels, sans artifice.
Cette actualité qui se dessine chaque jour fait froid dans le dos. Nous sommes entrainés par les actrices et les acteurs, et nous tressaillons ensemble.
La violence faite à une femme ouvre un silence béant dans la salle. Quand ses agresseurs partent la queue entre les jambes, en bêtes effrayées par le pleurs du petit mammifère meurtri, cette femme avance vers nous, épuisée, dans un reniflement murmuré. Des petites fées l'entourent, l'aident à se recoudre, à se reconstruire, à retrouver la tête haute en couleurs. Dans cette scène, nous participons à la construction d'un tableau vivant où le fragile atteint son apogée.
Nous retenons notre souffle face à cette tornade artistique, poétique et puissante d'Emma Dante. L'amour semble être plus fort que tout.
La clôture du spectacle nous laisse flotter entre corps et âmes, envahis par le bruit des vagues qui accompagne dans la pénombre le flot de nos pensées en eaux troubles.
Sylvie Lefrere
"Extra Moenia" écrit et mis en scène par Emma Dante au Printemps des Comédiens le 5 et 6 juin 2026